Astrid, la compagne d'Antoine Demoitié, décédé sur Gand-Wevelgem : "Tant qu'on parle d'Antoine, il sera un peu là"

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Le 27 mars dernier disparaissait tragiquement Antoine Demoitié, accidentellement percuté par une moto, fauché par le destin lors de Gand-Wevelgem. Comment ses proches se reconstruisent-ils après un tel drame ?

Astrid, les souvenirs, les photos dans votre nid douillet, c’est douloureux ou plutôt réconfortant ?

"Cela m’a toujours fait du bien… en me faisant du mal. En fonction du moment de la journée, cela fait sourire, à d’autres ce sont les larmes qui coulent. Parfois ce sont les deux émotions qui se mélangent au même moment… Je sais que j’ai besoin de ces souvenirs, c’est vital. Parfois, je suis même envahie par la peur d’oublier certains détails de notre vie, des intonations de voix… Au fond de moi, je sais que cela n’arrivera pas."

Le jour du drame, rien ne vous avait alerté ? Pas de mauvais pressentiment ?

"Si, une inquiétude diffuse. Quelques jours plus tôt, la Belgique avait été frappée par les attentats terroristes de Zaventem et Maelbeek. Une jeune fille du village de Nandrin (NDLR : Mélanie Defize) y avait perdu la vie. Personne n’était serein en voyant partir ses proches. Son « au revoir », le jeudi, était très fort. Le vendredi, il avait fait une super-course lors du GP de l’E3, son tout premier rendez-vous WorldTour. J’étais rentrée dare-dare du boulot au CHU de Liège pour le voir dans l’échappée (elle sourit, regard embué). Le samedi, veille de Gand-Wevelgem, on s’est appelé par téléphone plein de fois, plus souvent qu’à l’habitude. Avec le recul, les mots paraissent encore plus forts… Ses derniers messages par SMS, avant le départ de la course, étaient très intenses. Antoine était dans une super dynamique, elle s’est brutalement brisée…"

Être présente lors des courses, comme vous avez continué à l’être en 2016 après le décès d’Antoine, ça fait partie de votre deuil ? De votre recherche de nouvel équilibre ?

"Pleinement. Dès les premiers moments qui ont suivi le drame, j’ai eu peur de perdre la famille du vélo, en ayant perdu Antoine. Le cyclisme faisait partie de notre vie depuis très longtemps, et a pris une part sans cesse plus large dans notre vie au fil du temps. Heureusement, je me suis vite rendu compte que c’est une famille au grand cœur et qu’ils (NDLR : les anciens équipiers et compagnons d’entraînement d’Antoine) ne me lâcheraient pas de sitôt. Sans tarder, j’ai en effet ressenti le besoin de me replonger dans l’ambiance, de les voir… Je suis ainsi allée à l’hôtel de l’équipe la veille de l’Amstel (NDLR : moment très fort puisque trois semaines après l’accident, Enrico Gasparotto offrait un premier succès en WorldTour à l’équipe Wanty-Groupe Gobert), puis sur le Tour de Wallonie, sur le Giro avec Laure et Max (Monfort), à l’Eneco… Être présente aux courses est très important pour moi, pour rester en contact avec ses amis, avec nos amis. Vous savez, Gaëtan Bille était le témoin de mariage d’Antoine, c’est un ami commun. Maxime Monfort, Grégory Habeaux, Anthony Lafourte, Hophra Gérard, Jérôme Gilbert, toute la bande… ils me sont précieux."

Le vélo a sans cesse fait partie de votre relation ?

"On avait 14 ans à peine, Antoine venait en ami à Terwagne, où j’habitais avec mes parents. On se baladait dans le Condroz, comme des ados amis, en vadrouille. Toute notre vie a été orientée vers le vélo, vers le métier d’Antoine, sans regret aucun. Mon papa et mon frère étaient passionnés de cyclisme eux-mêmes, je roulais beaucoup moi aussi, par passion, jusqu’à ce que je sois renversée par une voiture dans le village."

La peur vous a-t-elle toujours habitée ?

"Sans le montrer, un stress m’a constamment accompagné, oui. Il avait d’ailleurs pris une épaisseur et de l’ampleur suite au décès de Jonathan Baratto, quelques mois plus tôt (NDLR : jeune cycliste du Pôle Continental Wallon mortellement renversé à l’entraînement). Cela pouvait donc arriver, je me rendais pleinement compte que mes angoisses étaient justifiées. Antoine avait toujours dans sa poche un carton avec mes coordonnées, au cas où… Jusqu’à ce qu’il rentre de l’entraînement, je n’étais pas totalement sereine. En course, cela m’inquiétait moins car il y avait les collègues, les suiveurs, le public… Et c’est finalement là que l’horreur s’est produite…"

Dix mois plus tard, cherchez-vous encore à mieux comprendre ce qui s’est passé ? Ou la fatalité a-t-elle réussi à vous convaincre ?

"Difficile à dire. J’ai eu besoin de comprendre absolument, c’est pour ça que j’ai plusieurs fois parlé à Hilaire Van der Schueren, le directeur sportif, le dernier à avoir vu Antoine en vie. Mais j’ai besoin aussi que ce drame soit reconnu. Antoine n’est pas tombé de sa faute, c’était un super-pilote, il n’a pas fait d’erreur. La chute fait partie du job de coureur, forcément. Mais la fatalité est un terme qui ne peut pas me satisfaire. Trop simple, réducteur. C’est trop grave pour que je m’arrête là."

En termes de sécurité, cela bouge-t-il suffisamment à votre goût ? Le temps passe et efface…

"C’est une crainte, effectivement, mais je sais qu’Antoine n’est pas oublié dans le monde du vélo. Je suis au courant des quelques avancées par mes amis, par Jean-François Bourlart… Il y a eu des réunions, avec Tom Boonen et Maxime Monfort notamment. Cela progresse doucement (voir encart ci-contre). J’espère que la reprise de saison va permettre de mesurer les leçons qui ont concrètement été tirées de ces drames."

Chez Wanty-Groupe Gobert, le projet de création d’une fondation portant le nom d’Antoine reste dans les esprits. Sa raison d’être serait de travailler à une meilleure sécurité des cyclistes.

"Ce serait la manière la plus concrète de porter mon combat. Seule, je ne pourrais pas y arriver. On n’en est encore qu’au stade de la déclaration d’intention, mais je sais que ce projet est important pour Jean-François Bourlart, le manager de l’équipe… Pour bien faire les choses, il ne faut pas se précipiter et réfléchir posément. Quand ce sera mûr, l’idée se concrétisera, je n’en doute pas."

Dans deux mois, lors de Gand-Wevelgem, tout le monde va forcément reparler de ce drame. Qu’attendez-vous de cette date symbolique ?

"Elle sera très, très importante pour moi, forcément. Au niveau émotionnel, affectif. Mais en termes de sécurité, je ne me suis pas mis de date en tête. L’essentiel est que cela bouge, j’ai confiance en l’équipe Wanty, en ceux qui aiment Antoine… Sans trop tarder évidemment car combien d’accidents faudra-t-il encore déplorer ? Je suis trop triste pour être dans l’impatience. J’ai trop le cœur en miettes pour me détruire encore avec des échéances comme celle-là."

Antoine a très peu couru chez Wanty. Une équipe pourtant mortifiée par ce drame.

"Ça fait chaud au cœur de voir qu’ils sont toujours là, aujourd’hui, dix mois plus tard. Ils avaient créé un groupe WhatsApp dans lequel j’ai été ajoutée très rapidement, on se félicite, on pense les uns aux autres… Au-delà, j’ai vu par la suite que j’avais reçu des messages de soutien de Tom Boonen, Fabian Cancellara, Marc Sergeant, l’équipe AG2R, Peter Sagan après sa victoire, même Lance Armstrong…"

La présence d’Antoine sur les véhicules de l’équipe, via la mention « #RideforAntoine », autre symbole fort.

"Cela me touche au cœur. Et si ce n’avait pas été le cas, cela m’aurait fait mal… Il reste en course avec eux, même au Tour."

Astrid, comment se reconstruit-on ?

"Je ne sais pas… Je me fais confiance, je fais confiance à Antoine, qui m’aide de là où il est. Parler d’Antoine, j’en ai besoin, j’aime que les gens l’évoquent. Tant qu’on parle de lui, il sera un peu là. Évoquer ce qu’il a fait, se souvenir sans cesse de la belle personne qu’il était."

Le sourire d’Antoine, c’est l’image que tout le monde garde de lui dans le peloton.

"Sa joie de vivre, c’est en effet sa marque de fabrique. Antoine était hyper taquin, positif. Mais il était aussi très fort, physiquement et mentalement. Tous les souvenirs font partie de moi, ceux qu’on avait forgés depuis notre mariage six mois plus tôt mais aussi tous ceux qu’on avait partagés avant cela, depuis plusieurs années. On adorait tous les deux rire, rire d’une vie simple et des plaisirs qu’elle peut offrir."

Aujourd’hui, avez-vous réussi à reprendre le cours de votre vie ?

"Je suis tout le temps en train de penser à ce qu’Antoine pourrait dire ou penser. Il serait fier de toi, oui ou non ? D’une seconde à l’autre, tous nos projets se sont écroulés. Tout le monde a la chance de voir les siens avancer et se concrétiser. Pour nous, c’est détruit, c’est fichu. Cela fait très mal.

Des projets, j’en ai toujours eu. Ceux qui me tiennent le plus à cœur désormais, c’est de concrétiser ceux qu’on entretenait à deux, et que je suis capable de réussir seule. J’ai confiance en la vie, je n’ai plus rien à perdre. La moitié de moi est partie, je n’ai d’autre choix que de continuer. Dans quelques jours, je reprendrai mon boulot d’infirmière au CHU de Liège, dans le service d’oncologie. Un pas de plus."

Quel était le rêve sportif d’Antoine ?

"Il en avait accompli un premier en gagnant sa première course pro au Tour du Finistère, en 2014. Un deuxième en disputant de premières épreuves du WorldTour, il se faisait d’ailleurs une joie de disputer la Flèche Wallonne, dans son jardin. La suite, c’était une victoire significative. Je l’entends encore me dire : 'Astrid, un jour j’en claquerai une… Une belle !'"

Vous allez bientôt reprendre le travail au CHU de Liège, dans le service où vous étiez active avant le drame, en oncologie pulmonaire.

"J’adore mon métier d’infirmière, c’est une passion. Forcément, j’ai une petite appréhension avant de replonger dans le bain professionnel. Je ne sais pas comment je réagirai, par exemple, si des patients me demandent quel métier fait mon mari, en voyant mon alliance… Mais je suis bien entourée, soutenue par une équipe que je connais. Et je ferai face à des patients très forts, qui luttent au quotidien pour la vie."

Vous allez également vous investir dans le monde du cyclisme.

"Le monde du cyclisme m‘aide à rester debout. En avril, je serai infirmière lors de Liège-Bastogne-Liège. J’ai mûri cette idée-là dans la foulée de l’accident d’Antoine, sans contacter tout de suite Christian Prudhomme. J’ai pris le temps d’y réfléchir, sans en parler autour de moi car je craignais qu’on me prenne pour une folle. Être potentiellement confrontée à des accidents graves… Puis j’ai fini par évoquer cette envie avec mes proches, mes amis… et je n’ai jamais trouvé de porte fermée. Greg Habeaux, Max Monfort,. ils étaient ravis, émus ! J’ai alors recontacté le patron du Tour, ça s’est concrétisé ces dernières semaines. Je serai donc intégrée à l’équipe médicale d’ASO lors de Liège-Bastogne-Liège…"

Éric Clovio - Photo : D.R.

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