Paolo Bettini se confie: "Mon départ de Quick Step reste une blessure"

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Formidable chasseur de classiques, l'Italien Paolo Bettini (41 ans) a raccroché en 2008 après deux titres de champion du monde et un palmarès encore plus grand que lui. Une sortie trop brutale à son goût.

C’est un géant de 169 centimètres, une bouille inimitable sur laquelle le cheveu s’est raréfié mais qui n’a évidemment rien perdu de ce sourire lumineux, presque clownesque. Paolo Bettini célébrera ses 42 printemps le 1er avril prochain, alors qu’approcheront ces classiques dont il fut le roi dans les années 2000, sous les maillots bariolé de la Mapei puis, plus sobre et bleuté, de "la Quick Step", comme il dit. Il y a sept ans et demi, déjà, il mettait un point final à sa carrière pro. Formidable parcours, coloré par l’arc-en-ciel mondial à deux reprises (2006-2007) et sublimé par le titre olympique à Athènes (2004).

"Le temps file, mais je ne me suis pas retiré au milieu des champs d’oliviers", rigole le citoyen de Riparbella, près de Cecina, qui reste proche du milieu cycliste au travers de l’expertise qu’il apporte à la société RCS, organisatrice du Giro et de toutes les grandes épreuves en Italie. Dont cette mythique Primavera que le puncheur transalpin a remportée en 2003, devant son compatriote Mirko Celestino et son ami Luca Paolini. Ce samedi-là, le premier Belge sur la Via Roma s’appelait… Nico Mattan (66e), on recensait aussi Frank Vandenbroucke et un p’tit nouveau que Bettini allait bientôt prendre sous son aile, Tom Boonen…

> Paolo, vous aviez quitté le poste de sélectionneur de la Squadra Azzura pour épouser le projet de Fernando Alonso, qui souhaitait créer une équipe cycliste. Pourquoi ce projet a-t-il capoté ?

"L’idée était fantastique, le projet était novateur et me plaisait beaucoup, car il intégrait des principes de management inspirés d’un autre monde que celui du vélo, la F1. Le parcours était différent mais après quatre-cinq mois de travail intense, j’ai compris que ce serait difficile. Fernando a changé d’écurie, a quitté Ferrari pour McLaren, cela a compliqué les choses puis finalement, tout bloqué. Essentiellement pour des questions financières. L’amour qu’Alonso porte au vélo reste intact, je crois que ce projet d’équipe existe toujours dans un coin de son esprit mais pour l’instant, il est mis au frigo."

> Aujourd’hui, de quoi avez-vous envie ? Qu’est-ce qui vous motive ?

"Je suis serein, je réfléchis sans stress à la suite, en attendant le moment propice pour un projet qui me captive. Je ne sais pas où, je ne sais pas quand, mais cela arrivera. Pour l’instant, je collabore avec RCS et la Gazzetta dello Sport un peu partout dans le monde, je serai d’ailleurs un des envoyés spéciaux du quotidien rose en Belgique, votre pays, cette patrie d’adoption où je comptais encore plus de supporters qu’en Italie. Je regarde le cyclisme par tous les angles possibles, calmement."

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> Huit ans déjà que vous avez rependu le vélo au clou. Quel regard posez-vous aujourd’hui sur cette retraite ?

"Je l’avoue aujourd’hui, cette fin de carrière a été très difficile, dure à encaisser. Je l’imaginais tout autre. Lors du Giro 2008, Patrick (Lefevere) était venu aux nouvelles : 'Que veux-tu faire, Paolo ?' J’avais tout gagné avec Quick Step. Je lui ai dit : 'Patrick, cette équipe, c’est ma vie !' J’espérais transmettre mon expérience aux plus jeunes au fil de la saison 2009 puis éventuellement, en 2010, assumer un autre rôle dans le staff. Mais le 11 septembre lors de la Vuelta – je me souviendrai toujours de la date –, Patrick Lefevere et Frans De Cock (patron de Quick Step) sont venus m’annoncer que c’était fini. 'Ciao et merci pour tout, Paolo !' J’avais le maillot de champion du monde sur les épaules, ce team représentait énormément pour moi, mais tout s’arrêtait brutalement… Continuer dans une autre équipe ? En créer une autre ? En septembre, il était déjà tard. Et avec mon caractère et mon vécu, j’ai préféré tout plaquer."

> On sent la douleur de la séparation toujours vive.

"Oui. Elle s’apaise mais ne disparaît jamais totalement. Je n’ai jamais voulu réagir à chaud, m’embarquer dans des polémiques, j’ai préféré donner du temps au temps. Huit ans plus tard, c’est la première fois que je m’exprime à ce propos mais cette décision m’a fait mal."

> Si Patrick Lefevere, qui cherche un successeur à 61 ans, vous recontactait aujourd’hui ?

"Je ne sais pas… Tout cela m’a profondément blessé… Avec le temps, disons que je regarde la cicatrice avec un peu plus de sérénité."

> Dans quelques mois, Tom Boonen mettra lui aussi un terme à son parcours. Est-il capable de gagner une fois encore le Tour des Flandres et/ou Paris-Roubaix avant de s’en aller ?

"Comme Cancellara, Boonen peut encore le faire, oui. Pour remporter un monument des classiques, tu dois évidemment être un grand coureur mais aussi cultiver une certaine mentalité, particulière. Comprendre ce qu’il faut faire pour gagner. Et tu as besoin d’un groupe qui travaille avec toi, avec la même envie. Cancellara et Boonen ont tout cela, en eux et autour d’eux."

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> Quelle relation aviez-vous avec Boonen chez Quick Step ?

"Tom, c’est un bon garçon, on a partagé tant de moments de stress et de victoires entre 2003 et 2008… Il est resté près de Lefevere encore plus longtemps que moi et semble avoir retrouvé équilibre et sérénité, dans cette dernière séquence de carrière sportive. Merckx, Museeuw et Boonen, ce sont les trois campionissimi de la Belgique !"

> Peter Sagan champion du monde, une bonne nouvelle pour le cyclisme ?

"Excellente ! Sagan, ce n’est pas seulement un athlète, c’est un artiste, qui invente chaque jour quelque chose de nouveau (il rit). Techniquement, physiquement, le Slovaque est un phénomène mais jusqu’ici, il avait toujours trouvé un adversaire plus fort que lui sur 250 kilomètres. À Richmond lors du Mondial, il m’a surpris, je n’avais pas misé sur lui, chapeau ! Le plus dur commence, il doit confirmer en remportant une grande classique, la Primavera, le Ronde ou l’Enfer du Nord. Seul un succès de cette veine-là donnera un sens à sa performance de septembre dernier, en Caroline du Nord."

> L’Italie emporte les grands tours, grâce à Nibali et Aru, mais a disparu des palmarès des classiques. Dix ans déjà qu’un Transalpin n’a par exemple plus gagné Mlan-Sanremo (Pozzato en 2006)… Incroyable, non ?

"Pas vraiment, hélas. Pendant plusieurs saisons, victime des affaires de dopage et de la crise économique, notre pays n’a plus compté qu’une seule équipe, Lampre-Merida. L’arrivée de Segafredo dans le sponsoring de Trek est une excellente nouvelle, j’espère que l’éclaircie sera durable."

> Quid du côté des coureurs ?

"Nous devons être patients. À ce stade, Diego Ulissi est le seul qui puisse se défendre aux Flandres, sur l’Amstel, à Liège ou en Lombardie. C’est avant tout une question de mentalité. Avant de jouer la victoire dans ces courses, j’ai travaillé pendant quatre ans comme gregario de Michele Bartoli, rien ne s’improvise."

> Dans le peloton d’aujourd’hui, quel est le coureur qui vous ressemble le plus ?

"L’Australien Simon Gerrans, bon grimpeur et rapide au sprint. Le seul qui ait gagné des classiques aussi différentes que la Primavera et la Doyenne, comme moi."

Eric Clovio - Photos : Photo News

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