Affaire Kreuziger: un imbroglio juridique mais un retard logique

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cyclisme,dopage,roman kreuziger,passeport biologique,tinkoff-saxo,oleg tinkov,tasLe cycliste tchèque Roman Kreuziger (Tinkoff-Saxo) est suspendu provisoirement depuis ce samedi pour des anomalies repérées sur son passeport biologique... en 2011 et 2012. L'Union Cycliste Internationale (UCI) n'a prévenu le coureur qu'en juin 2013, ce qui a eu le don d'énerver le propriétaire de son équipe, Oleg Tinkov, qui a demandé de faire appel de cette suspension provisoire auprès du Tribunal Arbitral du Sport (TAS) de Lausanne. Tinkoff-Saxo espère ainsi récupérer Kreuziger avant le Tour d'Espagne. Pourtant, ce délai concernant cette suspension n'est pas étonnant.

Tout a commencé deux semaines à peine avant le départ du Tour de France. L'Union Cycliste Internationale (UCI) annonçait ainsi à Roman Kreuziger que les valeurs de son passeport biologiques étaient anormales durant deux périodes distinctes. Soit entre mars 2011 et août 2011, et entre avril 2012 et la fin du Tour d'Italie 2012. A l'époque, le coureur tchèque courait sous les couleurs d'Astana et n'a pas été notifié de telles anomalies qu'en juin 2013, afin de justifier ces problèmes. Contraint de se retirer du Tour de France, Kreuziger n'avait toutefois reçu aucune notification de sa suspension provisoire. Le vainqueur de l'Amstel Gold Race 2013 espérait donc retrouver la compétition dimanche dernier, sur le Tour de Pologne, pour préparer au mieux le Tour d'Espagne, fin août. 

La commission antidopage de l'UCI a finalement rattrapé Kreuziger samedi dernier en lui notifiant une suspension provisoire, en attendant la décision d'un panel d'experts sur le dopage avéré ou non du grimpeur tchèque lors de ces périodes de quelques mois. Ce qui a eu le don d'énerver Oleg Tinkov, le propriétaire de l'équipe Tinkoff-Saxo. Ce dernier en veut à l'UCI qui n'a pas prévenu Kreuziger, avant son transfert d'Astana, fin 2012. "Nous allons attaquer l'UCI pour ne pas avoir divulguer les violations au passeport biologique de Roman Kreuziger en 2009/2010 (NDLR: plutôt 2011 et 2012) quand nous l'avons engagé en 2012. Ils savaient et l'ont caché?", a-t-il lancé sur Twitter dans l'une de ses habituelles saillies verbales. "J'ai perdu des millions d'euros en ne connaissant pas ce problème (sic), une fois que le contrat a été accepté par l'UCI. Maintenant, ils doivent payer bonbon pour ça".

Kreuziger a eu deux occasions de s'expliquer

Roman Kreuziger a en fait été prévenu de ces données anormales sur son passeport biologique, le 28 juin 2013. Il a ensuite rencontré les experts de la commission antidopage en octobre pour s'expliquer sur ces valeurs biologiques. Mais ces explications n'ont pas convaincu le comité d'experts et ces derniers ont envoyé une lettre demandant de nouvelles explications à Kreuziger le 30 mai 2014. Mais cette nouvelle audition n'a pas apporté de réponses satisfaisantes selon le panel. La formation Tinkoff-Saxo a alors communiqué sur ces deux auditions manqués par le coureur tchèque, fin juin, lançant ainsi l'ouverture d'une procédure disciplinaire par l'Union Cycliste Internationale.

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Pourquoi a-t-il donc fallu près de deux ans à la Fondation antidopage du cyclisme (CADF) pour dévoiler ces anomalies dans le passeport biologique de Roman Kreuziger? Selon l'expert du passeport biologique, Robin Parisotto, interrogé par Cyclingtips, ce délai n'a rien d'étonnant. "Ce n'est certainement qu'en accumulant un grand nombre de tests que les experts ont découvert qu'il y avait des valeurs suspectes dans son passeport", explique-t-il. "Malheureusement, c'est la manière dont fonctionne le passeport biologique. Ce n'est pas comme un simple contrôle antidopage, où on sait si le coureur est positif et le dossier peut alors avancer. Dans ce cas, il faut accumuler un grand nombre de détails. Il faut rester les yeux rivés sur des années de données récoltées pour voir si une partie d'entre elles sont suspectes".

"Il faut regarder dans plusieurs dossiers pour un seul coureur"

Il suffit que Roman Kreuziger ne soit pas un cas "dangereux" pour l'UCI et ses tests pour le passeport biologique se retrouvent du coup dans une pile d'autres contrôles, loin des dossiers surveillés de près comme ceux des vainqueurs des grandes courses du calendrier ou des récidivistes. Si le Tchèque n'était pas ciblé, il a fallu du temps aux experts antidopage pour détecter ces irrégularités, surtout lorsqu'il s'agit d'analyser au moins 900 coureurs chaque année. "Cela prend du temps car il y a des centaines de cas à revoir, à analyser", confirme Robin Parisotto. "Dans le cas du passeport biologique, il ne s'agit pas de regarder dans un dossier. Il faut regarder dans soixante dossiers pour un même coureur".

Cela peut énerver Oleg Tinkov, mais rien dans la procédure menée par l'UCI depuis les premiers tests menés pour le passeport biologique n'a été différent des décisions habituelles de la fédération cycliste. Kreuziger a eu l'occasion à deux reprises de se défendre, sans parvenir à convaincre les experts de la Fondation antidopage de cyclisme. Et les délais de notifications s'expliquent très simplement par l'analyse de tous les cas du passeport biologique depuis plus de cinq ans désormais.

Trois experts indépendants commandés par Kreuziger et son staff

Dans l'annonce de sa plainte envers l'UCI auprès du TAS, pour permettre à Kreuziger de participer au prochain Tour d'Espagne, l'équipe Tinkoff-Saxo se défend donc de toute intention de dopage, affirmant notamment que le "profil sanguin n'a jamais excédé les valeurs limites présentées par l'UCI elle-même, mais a simplement approché des limites à une seule reprise, en raison de l'extrême déshydration du coureur après une étape de montagne sur le Tour d'Italie 2012". Le communiqué affirme également que "trois experts indépendants contactés par l'équipe de management de Roman Kreuziger" confirment que le bilan des experts de la Fondation antidopage "est faux".

L'équipe explique également que l'UCI viole son propre règlement en suspendant provisoirement un coureur pour des valeurs anormales sur son passeport biologique. "Le règlement de l'UCI impose une suspension provisoire seulement dans le cas d'un échantillon A positif, ce qui n'est pas le cas dans l'affaire de Mr Kreuziger", lance le communiqué. Tout cela sera plaidé devant le Tribunal Arbitral du Sport qui devrait rendre sa décision sur cette suspension provisoire de Kreuziger d'ici la mi-août. Si l'UCI a certainement fait une erreur en ne communiquant pas directement sur cette affaire, les arguments de Tinkoff-Saxo semblent pour le moment être le théâtre d'une lourde déception...

Grégory Ienco - Photos: Photo News/Vincent Kalut

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