Pat McQuaid écrit aux coureurs

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cyclisme, Pat McQuaid, UCI, CPA, AIGCP, oreillettesLes oreillettes reviennent sur la table: les Cyclistes Professionnels Associés (CPA), en collaboration avec l’Association des Groupes Professionnels de Cyclisme (AIGCP), ont décidé qu’ils porteraient la radio sur le GP E3, la Semaine Coppi et Bartali et sur le Critérium International le samedi 26 mars prochain. Pat McQuaid, président de l’Union Cycliste Internationale (UCI), veut cependant conserver cette interdiction progressive des oreillettes et a envoyé une lettre ouverte aux coureurs afin de leur faire entendre raison. Mais c’est bien loin d’être gagné…

Chers coureurs,

Les discussions s’échauffent concernant l’interdiction progressive des oreillettes pendant les courses. C’est pourquoi je pense qu’il est nécessaire de m’adresser à vous collectivement, afin d’essayer de clarifier certains points de ce débat, qui n’est malheureusement plus ni serein, ni constructif.

Cependant, j’aimerais tout d’abord féliciter la plupart d’entre vous pour votre capacité (jusqu’à présent, et malgré vos opinions) à rester raisonnables face à une situation que d’autres ont décidé de rendre plus tendue et, par conséquent, extrêmement difficile.

Le respect mutuel devrait toujours être au cœur de tout conflit d’idées et je peux vous assurer que les lettres ouvertes que deux de vos collègues (Grisha Niermann et Jens Voigt) ont récemment fait paraître dans les médias ont retenu toute mon attention.

Même si je ne partage en aucun cas leurs opinions et ne suis pas d’accord avec leurs explications (j’y reviendrai), j’apprécie sincèrement leur volonté de contribuer à cette phase difficile du débat, sans perdre de vue les principes fondamentaux du dialogue et la nécessité de rester ouvert à d’autres opinions. C’est la raison pour laquelle je vais tenter de leur répondre, tout en restant conscient du fait que les menaces de mesures « drastiques » et les ultimatums ne mèneront nulle part et ne feront qu’envenimer les choses Il n’est un secret pour personne que, ces dernières années, notre sport a fait l’objet de nombreux reproches. Cette attitude, qui est malheureusement devenue presque chronique au point que nous pouvons déjà nous demander ce qui déclenchera le prochain conflit après celui des oreillettes, est extrêmement préjudiciable à l’image du cyclisme.

Tout d’abord, je vous informe qu’en 2008, j’ai été invité à une réunion avec le plus important producteur d’images télévisées du cyclisme, France Télévision, dont les responsables m’ont clairement indiqué que si les radios continuaient à être utilisées dans le cyclisme comme elles l’étaient alors, la couverture du cyclisme à la télévision serait réduite. On m’a donné plusieurs exemples de raisons, sur lesquelles je reviendrai ultérieurement.

Suite à cette inquiétante conversation, j’ai discuté avec d’autres médias qui m’ont fait part de points de vue similaires. Vous savez en effet que la télévision allemande a cessé de retransmettre les épreuves de cyclisme. Le dopage explique en grande partie cette décision, mais ce n’est pas le seul élément. Si le produit était suffisamment intéressant pour que les gens le plébiscitent, ARD et la ZDF n’auraient pas stoppé sa diffusion.

L’UCI a donc entamé un processus de consultation.

Un groupe de travail étudie la question des oreillettes depuis 2008 et des coureurs siègent dans ce groupe au même titre que les équipes et les médias : Cédric Vasseur et Dario Cioni étaient vos représentants et Serge Parsani, Joxean Matxin et John Lelangue, ceux des équipes. À la lecture des protestations récentes de certains coureurs du monde du cyclisme, on pourrait être amené à croire que l’interdiction des oreillettes a été décidée de façon unilatérale et dans la précipitation : en réalité, ce projet est le résultat d’une profonde réflexion sur une période de deux ans. Vos représentants ont dû vous en informer.

J’aimerais également vous rappeler qu’en 2008 et 2009, le CPA a réalisé une enquête sur le sujet au sein de ses 865 membres. Le président de votre association de l’époque, M. Cédric Vasseur, pourra confirmer que, de façon très surprenante, il n’a reçu que 200 réponses (moins d’un quart) laissant apparaître une diversité d’opinions très équilibrée entre les « pour » et les « contre ».

Au-delà de l’inquiétante indifférence que démontrent ces chiffres, un autre aspect éveille ma curiosité : bien que la situation générale n’ait pas changé, il est aujourd’hui allégué que 90 % d’entre vous êtes convaincus que les oreillettes sont indispensables. L’UCI ne peut que prendre note de ce soi-disant changement de tendance extrêmement surprenant, notamment à la lumière des nombreuses déclarations que nous avons reçues des coureurs ces derniers mois en faveur de l’interdiction, et nous poser la question suivante : que s’est-il passé dans le peloton? Les coureurs ont-ils subi des pressions ? Êtes-vous réellement libres dans l’expression de votre opinion ?

Quant aux raisons qui ont amené l’UCI à une interdiction progressive des oreillettes, elles sont relativement évidentes et, surtout, bien connues de tous. Je me bornerai donc à les résumer simplement : remettre le coureur au centre de l’action ; lui rendre la responsabilité de sa stratégie et de son évaluation de la situation pendant chaque phase de course, afin d’éviter tout contrôle extérieur susceptible de réduire considérablement le caractère imprévisible d’une épreuve et, par conséquent, l’émotion que notre sport peut offrir à ses millions de fans. Notre sport est un mélange d’intelligence et de force physique, avec une pincée de chance pour compléter le tout.

Le soutien des médias (et notamment de la télévision) en faveur de ce réajustement démontre la nécessité d’intervenir sur ce point : trop souvent, le déroulement des courses est prévisible, ce qui limite énormément l’intérêt du cyclisme.

Nous ne cherchons pas à prouver quoi que ce soit en prenant cette décision. Nous voulons seulement rendre le cyclisme plus attractif pour le public, afin d’accroître sa popularité et, par ricochet, améliorer vos conditions de travail. L’attractivité du cyclisme est nécessaire aux coureurs pour qu’ils puissent continuer à pratiquer, mais également pour donner à d’autres la chance de devenir coureurs cyclistes un jour.

La comparaison établie par Jens avec la F1 est très intéressante : avec tout le respect dû à ce sport, c’est justement ce que nous cherchons à éviter ! L’histoire du cyclisme est avant tout une histoire d’hommes et nous voulons qu’elle le reste.

Comme lors d’un match de football ou de toute autre confrontation sportive (y compris les ligues professionnelles américaines), les contacts entre les sportifs sur le terrain et les entraîneurs et membres du staff technique sur la touche doivent être strictement réglementés. Il n’existe aucun sport où l’entraîneur et les « stratèges » sont en communication constante avec les sportifs pendant toute la durée de l’épreuve. Le cyclisme ne peut pas et ne veut pas être la seule exception à ce principe fondamental du sport.

Abordons maintenant la question de la sécurité: je vous demanderai de ne pas tomber, comme Jens, dans le piège de la démagogie. Un accident est un accident et ses conséquences, surtout quand elles sont très graves, ne doivent pas être manipulées pour faire pencher la balance lorsqu’un problème doit être résolu. Le cyclisme n’était pas plus dangereux avant l’arrivée des oreillettes. Je peux vous assurer que l’UCI étudie actuellement ce point et envisage les possibilités avec des experts en communication. Je suis prêt à autoriser toute forme de communication qui permette d’informer les coureurs des questions de sécurité, sous réserve que cela soit techniquement et économiquement faisable.

Les aspects sportifs de la course peuvent également être interprétés différemment en fonction du point de vue de chacun. Jens, si un coureur perd une course dans les derniers kilomètres, son directeur sportif et son sponsor seront très probablement mécontents. Cependant, dans la file de voitures qui suit l’épreuve, il y aura aussi quelqu’un qui sera ravi ; par conséquent, permettez-moi de ne pas revenir sur cet argument. C’est chacun son tour : un jour c’est moi et mon équipe, la fois suivante, c’est quelqu’un d’autre. À moins d’en déduire que ce point de votre lettre est celui qui explique le mieux l’énorme danger qui se cache derrière cette discussion, mais dont apparemment vous n’êtes pas conscient : la négation des valeurs fondamentales du sport.

J’aurais préféré laisser le dopage en dehors de cette discussion, mais je ne peux m’empêcher de faire référence à certains faits à ce sujet, qui sert lui aussi trop souvent de bouc émissaire en fonction des exigences et des besoins du moment.

L’UCI est de loin la fédération internationale la plus impliquée dans ce domaine. Le cyclisme peut être fier de sa position d’avant-garde par rapport aux autres sports, qui reconnaissent progressivement la qualité de nos efforts et s’en inspirent pour leurs propres initiatives. Malgré la façon dont les lettres de Jens et de Grisha pourraient être perçues, je ne crois pas que les coureurs soient les mieux placés pour nous rappeler la gravité et l’urgence de certaines situations : si le dopage existe encore, c’est uniquement parce qu’il y a encore des coureurs qui se dopent ! S’il est indéniable que les habitudes d’un grand nombre d’entre vous ont changé, il n’en est pas moins vrai que nous restons confrontés à un nombre de cas relativement élevé. Malgré les remarquables progrès de nos résultats antidopage, cela signifie que nous évoluons constamment dans un environnement de suspicion et de tension face à l’opinion publique.

Mais, malheureusement, sur ce point, les coureurs ont trop souvent tendance à oublier leur rôle et leurs responsabilités : il y a des problèmes plus graves dans notre sport qui requièrent votre attention. Je n’ai jamais entendu le CPA, votre association de coureurs, ni l’AIGCP, celle des équipes, faire preuve d’une telle indignation, d’une telle mobilisation ou d’un tel militantisme contre les scandales de dopage qui se produisent dans notre sport. Quand on évoque la question d’une contribution à la lutte contre le dopage sur les prix des coureurs, on se heurte à un refus catégorique. Voilà ce que devraient évoquer vos lettres ouvertes.

Grischa, Jens et vous tous, coureurs, il serait trop facile pour moi de répondre avec les mêmes arguments un peu naïfs. Je pourrais vous demander d’expliquer à la mère d’un jeune coureur pourquoi ses modèles, ses héros, sont mêlés à des procès ou pourquoi ils mettent sérieusement leur santé en danger, incitant les nouveaux-venus à prendre les mêmes risques.

Mais ne vous inquiétez pas, ce n’est pas mon intention. D’un autre côté, je ne peux m’empêcher de remarquer, avec un brin de déception, que vous n’avez pas hésité à associer vos directeurs sportifs à un combat qui est devenu le leur avant même qu’il soit le vôtre. Je dis qu’ils se sont approprié le débat parce que l’UCI est persuadée que le véritable enjeu ne concerne pas les radios, mais bien le pouvoir et le contrôle. L’UCI est consciente des démarches entreprises par certains managers pour mettre en place une ligue privée, le World Cycling Tour, excluant l’UCI. Je me demande si vous, coureurs, profiterez des bénéfices financiers qu’ils recherchent. Je suis loin d’en être convaincu ! Je cite Johan Bruyneel disant: « Je suis en train de mettre sur pied quelque chose de grand… Mais vous verrez bien… ».

J’ai l’impression qu’on vous a faussement amenés à penser que l’opinion des coureurs n’était jamais prise en compte et que l’on vous laissait en dehors du débat. Évidemment, vous vous en êtes sentis outragés. Pourtant, lorsqu’il s’agit de résoudre les vraies questions qui sont en jeu, j’ai du mal à identifier une position claire et collective de la part des coureurs. Pour chaque porte-parole autoproclamé des coureurs décriant l’interdiction des oreillettes, il se trouve un autre coureur volontairement discret adressant un courrier privé de soutien à l’UCI. Je peux comprendre que chaque coureur, qu’il soit sprinter, prétendant au classement général, grimpeur ou spécialiste des classiques, mette en avant des raisons de soutenir l’usage de la radio pour des raisons personnelles. Et même si les chiffres étaient en faveur de ceux qui s’opposent à l’interdiction, croyez-vous vraiment que votre fédération internationale agit en fonction des sondages de popularité ou des intérêts individuels d’un seul acteur du cyclisme ? Est-il vraiment souhaitable qu’une autorité réglementaire agisse ainsi ou ne pensez-vous pas qu’il serait plus pertinent et rassurant que cette autorité soit guidée par l’intérêt général, les valeurs du sport et un développement à long terme ?

Je vous laisse y réfléchir et attends avec impatience notre prochaine rencontre.

Bien sincèrement.

Pat McQuaid, président de l’UCI.

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